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Alors que les autorités de transition et la communauté internationale accélèrent le calendrier électoral en Haïti, la crise sécuritaire et l’emprise des groupes armés rendent l’organisation du scrutin suicidaire. Vouloir voter sans restaurer au préalable l’autorité de l’État ne relève pas de la démocratie, mais d’un mirage institutionnel qui risque d’officialiser le pouvoir des armes.

Pendant que les instances de transition s’ffairent à accélérer le calendrier électoral et que le Conseil électoral provisoire (CEP) tente d’imposer le rythme de la normalisation institutionnelle, un décalage vertigineux persiste entre l’agitation politique à Port-au-Prince et la réalité matérielle vécue par la population. D’un côté, le pouvoir exécutif et la communauté internationale s’efforcent d’afficher un optimisme procédural, présentant le retour aux urnes comme la panacée indispensable à la restauration de l’ordre constitutionnel. De l’autre, la dynamique criminelle continue de grignoter les derniers espaces de souveraineté, étendant l’emprise des coalitions armées vers des zones jusqu’ici préservées, telles que Kenscoff et la périphérie rurale de l’Ouest.

Ce contraste frappant soulève une question fondamentale, trop souvent occultée par la diplomatie des apparences : Peut-on véritablement construire la légitimité démocratique sur les ruines d’un État incapable de protéger ses citoyens et de garantir l’exercice des libertés publiques fondamentales ? L’échec persistant à juguler la violence criminelle ne relève plus de la simple contrainte logistique ou de la pénurie d’équipements. Il traduit une impasse stratégique majeure au cœur du modèle de gouvernance de transition. Malgré l’annonce répétée d’appuis sécuritaires internationaux et le déploiement de missions multinationales, l’asymétrie sur le terrain demeure flagrante. Les groupes armés ne se contentent plus de perturber la vie quotidienne ; ils se sont structurés en de véritables pouvoirs de fait, contrôlant les voies de communication stratégiques, prélevant des taxes illégales et dictant la mobilité des personnes et des marchandises.

Cette économie politique du crime ne s’épanouit pas dans un simple vide organisationnel, mais au sein d’un vide institutionnel entretenu. Précipiter l’organisation d’un scrutin dans un tel contexte de captation territoriale relève d’une cécité politique inquiétante. Comment garantir l’impartialité des opérations électorales lorsque le contrôle physique des bureaux de vote, l’acheminement du matériel électoral et la liberté de déplacement des candidats dépendent du bon vouloir d’acteurs non étatiques armés ? Le risque n’est pas seulement celui de la fraude massive ou du rejet des résultats ; il réside dans l’institutionnalisation formelle du banditisme, où le vote deviendrait une simple formalité d’investiture sous la contrainte des armes.

Historiquement, la communauté internationale a souvent privilégié la tenue d’élections comme une stratégie de sortie rapide, un raccourci permettant de valider une gouvernance sans avoir à s’attaquer aux causes profondes de l’effondrement institutionnel. En Haïti, cette approche a maintes fois montré ses limites. Considérer le scrutin comme la condition préalable au rétablissement de la sécurité procède d’une inversion de la logique de construction de l’État. La souveraineté ne découle pas uniquement de la régularité formelle d’un processus électoral ; elle repose avant tout sur le monopole de la violence légitime et l’accès universel aux services publics de base. Sans le contrôle effectif du territoire et la restauration d’une chaîne pénale fonctionnelle — de la police jusqu’à l’appareil judiciaire —, toute autorité issue des urnes sera immédiatement frappée de paralysie. Elle se retrouvera prise en tenaille entre les exigences de reddition de comptes d’une population exsangue et le chantage permanent des groupes criminels.

De plus, l’argument consistant à opposer l’urgence électorale au rétablissement de l’ordre public repose sur une fausse dichotomie. La sécurité et la légitimité institutionnelle ne se substituent pas l’une à l’autre ; elles s’alimentent mutuellement. Vouloir organiser un scrutin sans avoir réarmé moralement et matériellement la Force publique, sans avoir libéré les grands axes nationaux et sans avoir engagé une lutte inflexible contre le blanchiment d’argent et le trafic d’armes, c’est condamner l’expérience démocratique à un nouvel échec retentissant. Pour sortir de cette spirale de la déchéance, une réorientation stratégique s’impose à la classe politique haïtienne ainsi qu’à ses partenaires internationaux. La priorité absolue de l’heure doit demeurer la restauration des conditions minimales de la sécurité nationale. Cela implique plusieurs chantiers immédiats : le démantèlement des réseaux de financement, le renforcement des capacités opérationnelles, la sanctuarisation des infrastructures critiques.

Organiser des élections au milieu du chaos et de la terreur ne constitue pas un acte de foi démocratique, mais une reddition. C’est opérer un transfert de responsabilité illusoire, refilant à de futurs élus une crise structurelle que la transition en cours aura renoncé à résoudre. Le peuple haïtien ne demande pas une mascarade de consultation destinée à rassurer les chancelleries étrangères. Il exige le droit fondamental d’aller voter sans risquer sa vie, la garantie que sa voix ne sera pas étouffée par le crépitement des armes automatiques, et l’assurance que les élus de demain disposeront de la puissance publique nécessaire pour gouverner réellement. L’urgence n’est pas de précipiter une échéance électorale formelle sur des fondations en ruine, mais de rebâtir, pied à pied, les piliers de l’État républicain. Sans ce sursaut de lucidité et de courage politique, le retour aux urnes ne sera rien d’autre qu’un mirage institutionnel de plus, rapidement balayé par les réalités d’un pays à la dérive.

La Rédaction


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By Presse Éminence

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